SALON DE MONTROUGE 2012 /// Au Coeur de la Nouvelle Scène


Vue du Salon de Montrouge du 57ème édition. 3-30 mai 2012. Photographe : Fabrice Gousset

C’est dans un bâtiment de briques rouges, le Beffroi, ancien théâtre reconverti en espace culturel, que le Salon de Montrouge fait cette année son retour. L’entrée est impressionnante, froide, impersonnelle. L’architecture aux accents communistes est soulignée par l’affiche du salon spécialement produite par Olivier Mosset (invité d’honneur de l’édition 2012), une étoile rose clair sur fond rouge vif, le ton est donné. Sous la direction de Stéphane Corréard, une équipe de critiques, d’auteurs et de commissaires d’exposition ont sélectionné parmi le flot des 2 217 dossiers, 80 artistes dont la plupart sortent à peine de l’école des beaux arts. Une sélection qui se veut exigeante, plurielle et révélatrice d’une scène embryonnaire que le public, professionnel comme amateur, est curieux et impatient de découvrir.

Joachim Biehler. Like Annette. Collage Numérique. 2011. Courtesy Joachim Biehler.

Le salon dispose d’une nouvelle scénographie formulée par Matali Crasset : des panneaux de bois qui découpent l’espace en plusieurs allées, créant des petits espaces d’exposition pour chacun des participants. La lecture du salon est claire, les accrochages lisibles. Chaque accrochage est accompagné d’un texte critique rédigé pour l’occasion par les différents membres du jury. Les artistes sont rapidement identifiés. Si la sélection se révèle inégale parce que nous y retrouvons d’éternels motifs, objets et sujets, quelques artistes ont retenu notre attention. Le regard impertinent de Joachim Biehler qui s’approprie les autoportraits mythiques des superstars de l’art contemporain dont il prend lui-même la place en y incrustant son visage (Like Project). Il incarne tour à tour Annette Messager, Orlan, Marina Abramovic, Sophie Calle, Gilbert & Georges etc. Des références, des maîtres, des modèles qu’il lui faut dépasser pour s’imposer avec humour et critique. Une démarche que nous retrouvons dans celle de Nadège Dauvergne où images commerciales fusionnent avec les œuvres phares de l’histoire de l’art. Une fusion qui donne lieu à une critique d’une boulimie visuelle d’un formatage des regards et des esprits. Les pierres de sels langoureusement léchées par des vaches en manque de minéraux que Nicolas Momein expose telles quelles. Le passage répété des langues bovines a progressivement sculpté les blocs blancs et gris. Un ready-made façonné par les animaux qui propose une relecture du statut de l’artiste. Les associations visuelles et textuelles de Jérémie Grandsenne qui extrait des images des magazines, journaux et autres sources pour leur apposer des commentaires et des légendes. Une intervention simple et sarcastique qui nous interpelle et nous amène à réfléchir à des sujets sociétaux fondamentaux (religions, relations humaines, histoire etc.). Les œuvres cartographiées aux mille et une languettes de papier de Nathalie Boutté, où les gestes, les matériaux et la technique de superposition méticuleuse, tranchent avec la vitesse, le raccourci et l’accumulation visuelle que nous subissons chaque jour.

Jérémie Grandsenne. Sans titre, de la série Le Chat et nous // [GOD] Untitled, from the Le Chat et nous (Of cats and men) series. Encre acrylique sur page de livre. 2008. Courtesy Jérémie Grandsenne.

Elise Franck. Watteau. Fusain sur papier. 2010. Courtesy Elise Franck.

Les peintures et céramiques d’Eun Yeoung Lee mêlent militantisme, surréalisme et poésie enfantine. Elle joue sur la notion d’inquiétante étrangeté pour parler de la situation politique dela Corée.Lecorps d’une danseuse, flou et mu par une volonté architecturale instaurée par Pauline Beaudemont. La danseuse répond à la citation du Corbusier : « Si on mettait un toit au-dessus de la ville, on aurait le plus grand bordel du monde ». Entre évocations sexuelles, dansées et architecturales, le corps adopte des positions qui apportent un décryptage personnel des mots du Corbusier. L’étonnante tapisserie inspirée par la traditionnelle toile de Jouy élaborée par Claire Trotignon. Une tapisserie où s’entremêlent des scènes bucoliques, des paysages naïfs et des images d’une actualité violente et troublante. Sur la tapisserie sont accrochés deux dessins, des paysages flottants qui répondent à la toile de Jouy réactualisée, des espaces improbables, montagneux, architecturaux. Les peintures aux nuances bleutées et grisées de Giulia Andreani nous plongent dans une iconographique archivistique extraite dela Guerre Froidedont elle scrute les visages. Des portraits ou photographies de groupes qu’elle réinterprète au moyen d’une technique proche de l’aquarelle. Les jeux de transparence et de coulures accentuent le caractère fantomatique de ces individus disparus, enfouis dans des cartons, des albums et des films que la jeune artiste dépoussière et confronte au présent. L’univers troublant et sensible d’Elise Franck qui procède par moulage, empaillage, peinture sur motif de lieux dont elle s’imprègne. Un musée, un hôpital, un aquarium, la jeune artiste se fait archiviste d’ambiances, de formes et d’objets qu’elle examine attentivement et qu’elle intègre à son cabinet de curiosités. Nous terminerons avec le travail d’Armand Morin qui mène une réflexion sur les décors de lieux factices d’un divertissement désuet ou disparu. Il revient sur les ruines de ces lieux où des paysages en façades promettaient du rêve aux spectateurs en mal d’imagination. Il interroge également l’utilité et la fonction de l’architecture, ainsi il produit une flaque de béton soulevé par des tours Eiffel miniatures (essentiellement achetées par les touristes). Des tours qui se révèlent être les vestiges d’un fantasme et d’un idéal formaté.

Giulia Andreani

Pauline Beaudemont. Palissade. Risographe et bois. 2012. Courtesy Pauline Beaudemont.

Le jury du salon a mis en avant trois lauréats qui bénéficieront d’une exposition au palais de Tokyo par la suite. Ils ont ainsi choisi Maxime Chanson, Eponine Momenceau et Henrik Potter. Nous évoquions la lisibilité du salon où chaque participant est identifié par un critique, une donnée à partir de laquelle Maxime Chanson a travaillé. Grâce à l’élaboration d’un tableau de classification (L’omniscient obsolète), il a catégorisé et identifié au moyen de mots clés, de techniques et de thématiques précises, chacun des participants du salon. Le panneau est présenté à l’entrée du salon, parce qu’il ne le sait pas immédiatement, le visiteur le consulte comme un plan classique. Pourtant, la lecture de ce plan hors norme répond à notre besoin constant d’informations rapides par souci de ranger les artistes selon des codes, des références, des techniques, des périodes. Sinziana Ravini précise : « Maxime Chanson sort de ces cadres qui imposent une division de travail aliénante, avec un méta-art parascientifique qui tente de classifier les courants esthétiques actuels. L’artiste prend la place d’un dieu omniscient. Son œil flotte sur la scène artistique comme l’œil oudjat du dieu égyptien Horus sur la pyramide sociétale dans l’imagerie alchimique. ». Eponine Momenceau est vidéaste, elle travaille essentiellement à partir de l’espace et de la lumière, deux éléments qu’elle explore et sculpture dans ses films. Au fil de ses périples urbains, elle restitue des évocations, des sensations et des impressions de ses rencontres et d’une réalité sublimée par un esthétisme séduisant. Pierre Malachin écrit : « Ce monde exotique, qu’Éponine arpente armée de sa caméra qui saisit son errance, est d’évidence un voyage au pays des hallucinations mais s’inscrit surtout dans une longue histoire de l’expérimentation cinématographique où la vision et la restitution du réel est un prétexte à l’adoption d’un point de vue critique sur ce que l’on voit et sur ce que l’on sait. » Enfin, Henrik Potter formule une œuvre pluridisciplinaire qui se plaît à brouiller les frontières entre les catégories prédéfinies, ni peinture ni sculpture, ni dessin ni installation. Sandra Adam-Couralet explique : « Il est important que le « Yes/No state » ne soit jamais résolu. Et l’artiste travaille ses œuvres dans ce sens, en prenant soin qu’elles soient modulaires et contaminées par des travaux antérieurs afin qu’elles soient toujours dans un entre-deux, en constante évolution. » L’art est mis à l’épreuve de ses techniques que le jeune artiste désarticule, associe et renverse avec pertinence.

Armand Morin

Dans le dédale et la densité des propositions du salon, quelques artistes se démarquent très nettement. Des pépites brutes dont nous suivrons volontiers les évolutions. L’édition 2012 du salon de Montrouge répond à un besoin de qualité et d’exigence dont les 80 jeunes artistes bénéficient non seulement à travers une présentation simple et claire, mais aussi d’un catalogue critique solide. À suivre donc.

Julie Crenn

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Salon de Montrouge, du 3 au 30 mai 2012, au Beffroi de Montrouge.

Artistes présentés : Cyril Aboucaya, Guilia Andreani, Jean-Marie Appriou, Guillaume Aubry, Fabienne Audeoud, Camille Ayme, Sylvain Azam, Sarah Bahr, Emilie Bazus, Pauline Beaudemont, Anastasia Benay, Olivia Benveniste, Léandre Bernard-Brunel, Thomas Bernardet , David Bertram , Benjamin Bichard , Joachim Biehler , Benjamin Blaquart, Stéphane Bouelle, Nathalie Boutté, Pavel Cazenove, Maxime Chanson, Denis Christophel, Antonio Contador, Combo Culture Kidnapper , Nadège Dauvergne, Lydie Delahaye, Alexandre Diot , Thibaut Duchenne, Mimosas Echard, Ende Wieder (François Bonnet et Thibault Caperan), Elise Franck , Tayierjiaang Fulati , Nicolas Garait, Geraldine Py & Roberto Verde, Laura Gozlan, Jérémie Grandsenne, Anthony Gripon, Chang Yu Hsu, Jean Hubert, Benjamin Husson, Eléonore Joulin, Pierre Laniau, Laure Ledoux, Eun Yeoung Lee, Vincent Lefaix, Rafaela Lopez, Roxane Lumeret, Simon Madeleine, Maude Maris, Jonathan Martin, Matthieu Martin, Benoît Menard, Marc Molk, Nicolas Momein, Eponine Momenceau, Arnaud Morin, Marianne Muller, Nicolas Muller, Agathe Pitié, Henrik Potter, Jean-François Rioux – Cosson, Tiéri Riviere, Benjamin Royer, Ludovic Sauvage, Thibault Scemama de Gialluly, Anne-Lise Seusse, Silures (Jean-Baptiste Alazard, Martin Alazard, Lise Lacombe et Matthieu Marre), Keen Souhlal, Nicolas Témieau, Olivier Terral, Aldéric Trével, Vincent Tricon, Romain Trinquand, Claire Trotignon, France Valliccioni, Cyril Verde, Charles Veyron, Philip Vormwald et Lucie Watts.

Master Class
Du 03 mai 2012 de 18h à 20h
Rencontre publique avec le président du Jury et l’invité d’honneur de cette nouvelle édition.
– Visites-découvertes
Les dimanches 6, 13, 20 et 27 mai 2012 à 15h et 16h.
Une approche sensible mais décomplexée de la création contemporaine. Avec la participation de l’association « Art Eveil ».
– Nocturne
Ouverture du Salon de 19h à 23h le mercredi 16 mai 2012
– Journée interdite aux parents
Mercredi 23 mai 2012 de 12h à 18h.
Un parcours-découverte au cœur de l’art contemporain pour les aventuriers en herbe. La rencontre d’un artiste « pour de vrai ». Ainsi que le vote pour élire le prix Kristal (Sélection du jeune public).
– Remise du prix Kristal
Mercredi 30 mai à 15h

Plus d’informations : http://www.salondemontrouge.fr/

Collaboration avec la revue INFERNO / http://inferno-magazine.com/2012/05/10/salon-de-montrouge-2012-au-coeur-de-la-nouvelle-scene/.

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